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Les créateurs de langues

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J'aimerais qu'avant d'entrer dans la lecture de ce chapitre on mesurât bien la nature de son objet. Créateurs de langues n'est pas une expression dont le sens aille de soi, et si nous devions la prendre dans sa rigueur, Dante ni Pétrarque pas plus que Villon ni Calvin ne mériteraient ce titre. Il n'y a pas longtemps (au regard de l’histoire), en effet, que l'on travaille, en linguistique, sur une notion claire de la langue. On doit à Ferdinand de Saussure de l'avoir précisément définie, et sa marque est de ne retenir aucun trait singulier de la parole ou des manières d'écrire individuelles. Dans la perspective saussurienne, la langue est un système hautement abstrait de références, valable pour l'ensemble des hommes qui parlent le même idiome. Son effet est tel qu'à un moment donné, sur un certain espace géographique, tous les individus qui y participent s'entendent sans la moindre gêne. Il en résulte que, pour les linguistes, les faits de parole n'ont point par eux-mêmes de valeur significative. Seule, une extension générale, souvent fortuite, leur en confère une quand, à son terme, le système se trouve altéré. De ce point de vue, donc, la notion même d'un acte créateur qui engendrerait une langue est impensable.

« Les créateurs de langues J'aimerais qu'avant d'entrer dans la lecture de ce chapitre on mesurât bien la nature de son objet.

Créateurs de langues n'est pas une expression dont le sens aille de soi, et si nous devions la prendre dans sa rigueur, Dante ni Pétrarque pas plus que Villon ni Calvin ne mériteraient ce titre. Il n'y a pas longtemps (au regard de l'histoire), en effet, que l'on travaille, en linguistique, sur une notion claire de la langue.

On doit à Ferdinand de Saussure de l'avoir précisément définie, et sa marque est de ne retenir aucun trait singulier de la parole ou des manières d'écrire individuelles.

Dans la perspective saussurienne, la langue est un système hautement abstrait de références, valable pour l'ensemble des hommes qui parlent le même idiome.

Son effet est tel qu'à un moment donné, sur un certain espace géographique, tous les individus qui y participent s'entendent sans la moindre gêne.

Il en résulte que, pour les linguistes, les faits de parole n'ont point par euxmêmes de valeur significative.

Seule, une extension générale, souvent fortuite, leur en confère une quand, à son terme, le système se trouve altéré.

De ce point de vue, donc, la notion même d'un acte créateur qui engendrerait une langue est impensable. Le sens que le titre de ce chapitre donne au mot langue s'apparente donc davantage à celui que Giulio Bertoni donnait, en italien, à linguagio ; et au fond de moi, je regrette un peu que dans notre français langage ait pris une couleur trop philosophique.

Combien l'ancien français en usait plus librement ! Un poète voulait-il dire que par une jolie matinée du mois de mai tous les oiseaux unissaient leurs voix dans un concert joyeux : " Ils chantent en leurs langages ", c'était le mot usuel, et le poète marquait par là que la partie de l'alouette n'a ni le même timbre ni la même portée que celle du merle ou du rossignol.

La Fontaine, encore, n'en usait pas autrement. Nous ne le pouvons plus ; c'est dommage.

Force est donc de recourir à ce mot ambigu que je voulais éviter. De prime abord, nous serions tentés de dire à propos des hommes dont il va être question : artistes dans l'art d'écrire, ils ont eu un style et ils vivent encore par sa vertu.

Ce ne serait pas faux.

Chacun d'eux, entre les écrivains de son temps, est reconnaissable, identifiable par ces marques qui constituent un style.

Mais il s'ajoute à cela une circonstance nouvelle qui, dans leur cas, porte à une haute puissance leur acte créateur.

On ne saurait, en effet, définir les caractères qu'ils ont donnés à la langue et puis s'en tenir là.

Voudrait-on, ainsi qu'on le fait dans les manuels de littérature, fixer ces hommes, comme des papillons morts, entre deux dates, on ne le pourrait pas.

Sitôt qu'on les quitte, on les retrouve ; cent, deux cents ans plus tard, ils sont encore tenus pour des modèles ou pour des points de référence.

C'est qu'avant eux il manquait à un système d'expression quelque chose qu'ils ont rendu possible. Il y en a deux que je mettrais tout de suite à part parce que, écrivant tard dans une langue déjà adulte, ils ont simplement su atteindre à une extraordinaire unité de ton.

Qu'on ne m'accuse pas de rabaisser ici Villon et Calvin, mais dans l'ordre d'idée que suggère le rapprochement de quelques noms, il n'y a aucune mesure commune entre ces deux écrivains et les autres.

Créateurs de styles, ils n'ont pas eu, de leur temps, à résoudre de langue, à proprement parler.

C'est dans l'ordre de l'esthétique, surtout, que leur mérite éclate. L'originalité qui met Villon hors de pair, comment la définir ? Le meilleur est encore de revenir à l'alchimie du verbe, à condition d'entendre, toutefois, que la transmutation aboutît bien ici, et réellement, à changer une matière vile en métal rare.

Les mots d'abord, que ce clerc élit pour les soumettre à un travail magique, méritent un examen.

On répète communément que l'argot en a fourni bon nombre.

Oui, certes, encore que Villon tire surtout des images et des locutions du langage des malfaiteurs.

Mais une telle indication, pour prendre sa valeur, doit tout de suite être complétée par cette autre : notre poète refuse, de parti pris, toutes les facilités morphologiques que les autres faiseurs de vers se donnaient, avant lui et autour de lui, libéralement.

Il n'en use qu'à bon escient à des fins précises et joue bien plus de la simplicité que des broderies et des ornements.

Si Villon n'hésite pas à mêler aux autres tels mots de la pègre, c'est que l'argot procède sur le vocabulaire commun à ce travail de transposition où notre poète est passé maître.

L'art du style consiste ici à changer le mot le plus simple, de l'intérieur, par le sens, et de le rendre capable d'une ambiguïté qu'originellement il n'avait pas ; d'où son pouvoir de jouer comme une image. Une idée des recherches que l'on pourrait conduire sur cet aspect du vocabulaire des poètes nous est donnée par M.

V.

Henry dans les précieuses remarques qu'il a faites à propos des néologismes récurrents et des mots rupteurs chez Valéry.

Tout de suite après cela, il faudrait dire que Villon ne se refuse pas non plus l'aide des mots construits et notamment des dérivés par suffixes ; mais en se distinguant encore et à quel point de ses prédécesseurs par l'emploi systématique qu'il fait d'eux.

Ne les tirant jamais à la rime par commodité, toujours au contraire d'après une estimation rigoureuse du rendement poétique des suffixes, comme fera plus tard Mallarmé des dérivés en al, en aire, en el.

Au reste, il est certain que Villon ne fut pas le premier qui jouât de ces effets.

Mais quel poète l'avait fait avec autant de continuité, avec une sûreté de perfection si égales, tout au long d'une oeuvre ? Le Testament pose bien des problèmes, de dates, de composition, que la critique externe n'a pas résolus.

Mais l'ordre du style domine dans ce cas, me semble-t-il, celui du temps.

Et un calcul profond de toutes les ressources que prête la langue, une mesure exacte de leurs valeurs et de leurs effets assurent à cette oeuvre comme au Lai et à certaines ballades la cohérence formelle et l'unité de ton qui accordent au poème une sorte de sérénité. Après cela, il ne faut pas manquer de justice envers Calvin.

Le rapprochement de son nom avec celui de Villon m'est imposé, et il pourrait lui nuire.

Tant de sérieux après tant de grâce, un tel refus de la poésie après la poésie même !. »

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